Entre 1906 et 1909, František Kupka peint un tableau intitulé Le Rêve. L’artiste s’y représente allongé, nu aux côtés de sa femme, Eugénie. Dans la partie supérieure, leurs deux corps superposés en transparence semblent flotter dans l’espace, baignant dans une séquence de plans colorés.
Pascal Rousseau y lit le rôle joué par la rêverie dans l’anticipation d’un devenir abstrait de la peinture. Sous l’influence de la pensée théosophique, qui se répand dans les milieux artistiques et intellectuels du tournant des XIXe et XXe siècles, Kupka représente là un avenir idéalisé, où se lit la prémonition d’un « futur télépathique » de l’espèce humaine. Mais, et c’est peut-être là toute l’originalité de la thèse de Pascal Rousseau, cette œuvre est aussi l’une des premières expressions de la pensée anarchiste de l’artiste. L’auteur l’étudie à la lumière du motif iconologique de l’allégorie de la Vérité nue, que Kupka a notamment repris dans ses dessins pour la presse, et y décèle l’annonce d’une peinture non figurative comme fin du « grand mensonge » de l’art et de la société marchande, qui trouverait sa résolution dans la transparence absolue des consciences.